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Réconcilier l’école sénégalaise avec elle-même : pour une unification des daara et du système formel

Face à un système éducatif bicéphale, les Assises des daara relancent le débat sur une réforme profonde visant à concilier enseignement coranique et école formelle au Sénégal.
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À l’occasion des Assises nationales des daara, il est temps d’ouvrir un débat national courageux sur l’avenir de notre système éducatif. Le Sénégal se trouve à la croisée des chemins, entre la fidélité à ses traditions et l’exigence d’universalité dans l’éducation.

 

Depuis l’époque coloniale, notre pays fonctionne avec un système éducatif bicéphale : l’un formel, structuré par l’État, et l’autre non formel, incarné par les daara, portés par des communautés religieuses et des acteurs privés. Si cette coexistence a longtemps été tolérée, voire tacitement acceptée, les pratiques sociales observées aujourd’hui appellent à une réforme de fond.

L’unification du système éducatif ne signifie pas la disparition d’un modèle au profit d’un autre, mais l’émergence d’une école sénégalaise enracinée, inclusive et cohérente avec notre réalité culturelle ainsi qu’avec nos ambitions nationales.

 

Un système bicéphale en décalage avec la société

Le système formel, hérité de la colonisation, a longtemps été valorisé comme la seule voie vers la réussite sociale. Pourtant, il peine à répondre aux attentes de nombreuses familles, notamment sur le plan des valeurs, de la discipline et de la spiritualité.

En face, les daara ont continué de jouer un rôle éducatif déterminant, souvent en marge de la reconnaissance institutionnelle. Ce clivage entre deux modèles — l’un « moderne », l’autre « traditionnel » — crée une fracture éducative et culturelle, laissant des milliers d’enfants en marge d’un système véritablement unifié.

 

Une pratique sociale révélatrice : apprendre le Coran avant l’école

Une tendance forte, de plus en plus visible dans toutes les couches sociales, vient questionner cette dichotomie : de nombreux intellectuels, fonctionnaires, cadres et citadins inscrivent leurs enfants dans des internats religieux afin qu’ils mémorisent le Coran avant de rejoindre l’école formelle.

Ce choix éducatif, souvent assumé malgré le « retard scolaire » qu’il peut entraîner, révèle une conviction partagée : la maîtrise du Coran et des valeurs religieuses constitue un fondement éducatif prioritaire.

L’école dite laïque est ainsi perçue comme incomplète tant qu’elle n’intègre pas cette dimension essentielle de l’identité des élèves. Cette pratique, loin d’être marginale, constitue un signal fort adressé à l’État : celui d’une demande croissante pour un modèle éducatif enraciné dans les valeurs religieuses et culturelles, tout en restant ouvert au monde.

 

Une réforme attendue : intégrer, structurer, valoriser

Les Assises nationales des daara offrent une opportunité historique pour bâtir cette école nouvelle. Cela passe par :

– L’intégration des daara dans la politique éducative nationale, avec un statut clair, des normes de qualité et des passerelles vers le système formel.

– La valorisation de l’enseignement coranique et des sciences islamiques dans les curricula officiels, selon une approche pédagogique moderne.

– La formation des maîtres coraniques et leur accompagnement dans l’évolution de leurs pratiques.

– Le développement d’un modèle hybride, permettant aux enfants de bénéficier d’une double formation sans rupture éducative.

Cette vision n’est pas utopique. Elle est déjà en gestation dans les familles. Il appartient désormais à l’État, en collaboration avec l’ensemble des acteurs éducatifs, de la structurer et de l’assumer pleinement.

 

Des daara au cœur de l’école sénégalaise de demain

Les daara ne doivent plus être considérés comme une marge éducative tolérée, mais comme un levier stratégique de transformation et de réconciliation du système éducatif sénégalais avec sa propre culture.

L’unification des parcours, la reconnaissance des spécificités et l’intégration des valeurs religieuses ne constituent pas des concessions, mais bien les fondements d’une école enracinée, souveraine et tournée vers l’avenir.

À l’occasion de ces Assises, faisons le choix du courage : celui d’une réforme profonde, construite non contre l’histoire, mais avec elle, en harmonie avec les attentes du peuple sénégalais.

 

Baba Ngoly Anne

Inspecteur de l’éducation populaire, de la jeunesse et des sports

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La Rédaction